Chronique film – Salò ou les 120 Journées de Sodome

Année : 1976

Durée : 117min

Genre : Drame (interdit aux moins de 16ans)

Réalisatrice : Pier Paolo Pasolini

Résumé :

L’action commence à Salò, ville près du lac de Garde où, en septembre 1943, les nazis installèrent Mussolini, qu’ils venaient de libérer. Quatre notables riches et d’âge mûr y rédigent leur projet macabre. Elle se poursuit par la capture de 9 jeunes garçons et 9 jeunes filles dans la campagne et quelques villages alentour.

Les quatre notables, le Duc, l’Évêque, le Juge et le Président, entourés de divers servants armés et de quatre prostituées, ainsi que de leurs femmes respectives (chacun ayant épousé la fille d’un autre au début du film), s’isolent dans un palais des environs de Marzabotto, dans la République de Salò.

Le film se divise en quatre tableaux, comme dans l’œuvre du marquis de Sade, qui prennent le nom de cercles infernaux, comme dans l’œuvre de Dante Alighieri :

le premier tableau est intitulé Antinferno (« le vestibule de l’enfer »), dans lequel le réalisateur plante le décor ;
le deuxième se nomme Girone delle manie (« cercle des passions »). Il est l’occasion de diverses scènes de viol sur les adolescents ;
le troisième est celui du Girone della merda (« cercle de la merde »), où les victimes doivent notamment se baigner dans des excréments ou manger ceux du Duc ;
le dernier tableau est celui du Girone del sangue (« cercle du sang »), est l’occasion de diverses tortures et mutilations (langue coupée, yeux énucléés, scalpations, marquages au fer de tétons et de sexes…), et finalement meurtre des adolescents.
Le tout est crûment montré dans un scénario proche de la réalité. Toujours interdit de diffusion à la télévision publique, Salò fait l’objet d’un véritable culte et est toujours projeté dans une salle de cinéma « Art et Essai » du Quartier latin de Paris. Réservé à un public très averti, il a toutefois été diffusé en France sur CinéCinéma Classic à l’occasion d’une intégrale Pasolini et sur Paris Première.

Mon avis 

Attention! Film choc en perspective!

Reprenant l’intrigue du roman du Marquis de Sade « Les 120 jours de Sodome« , Pasolini l’a transposée en Italie dans les dernières années de Mussolini et du fascisme. C’est également son ultime film, un film désespéré, un cri de rage avant qu’il ne soit assassiné deux ans plus tard.

Deux trois autres choses à savoir pour comprendre comment une telle oeuvre a pu voir le jour, tout d’abord, le film est, comme son prédécesseur Portier de nuit, réalisé dans l’Italie des « années de plomb » (que j’ai évoquées dans ma chronique sur Portier de nuit), ensuite, il a été réalisé quelques années après Mai 68, la révolution sexuelle et la libéralisation des moeurs mais aussi l’émergence du consumérisme en Italie dans une union que Pasolini a fortement rejetée après avoir suivi et participé avec enthousiasme à un décoinçage des moeurs et des préjugés envers la sexualité dans son pays natal. Pasolini étant homosexuel dans une Italie encore très catholique, tous les ingrédients pour que Salò voit le jour et de façon explosive! Encore aujourd’hui, sa diffusion sur grand écran provoque toujours la polémique, entre adeptes du film et certaines associations puritaines qui ne voient en Salo un film pornographique. Ce fut le cas notamment à Zurich en 2007 lors d’une rétrospective dédiée au 7eme art italien, soit 31ans après sa sortie. Ce n’est malheureusement pas non plus un film qui puisse être diffusé sur petit écran ou sur Arte à des heures très tardives.

Alors, Salo mérite t-il tous ces honneurs, cette adulation comme la répulsion qu’il peut susciter, porter le titre de très grande oeuvre cinéma y compris le titre de film le plus hardcore du cinéma? Oui, mille fois oui. Parce que Salo n’est pas un film gratuit, ce n’est pas un vulgaire Saw ou Hostel. Parce Salo est un méga fuck dans ta face et parce que Pasolini va au bout de sa réalisation et de son propos, il ne fait aucune concession pour une morale bien pensante ou pour un pseudo politiquement correct. Cela fait presque 5ans que je l’ai revu et 10 ans que j’ai découvert et jamais tel film me fait peur (si je puis dire) à regarder tellement ce film m’a marqué au fer rouge. Il y a eu un véritable avant et après Salo. Pour être honnête, avant de faire ma chronique, je voulais me le revisualiser mais je n’ai pas pu, ne serait-ce que sortir le DVD de sa boite. Donc, je vais m’appuyer sur mes souvenirs qui restent très vivaces.

Bien sûr, tous ceux biberonnés aux Saw et sa gerbe d’hémoglobine seront déçus puisque Salo n’est pas (et j’insiste) un film gore avec de la torture porn, comme le serait A Serbian Film ou même Baise-moi. Il est d’abord et avant tout une critique féroce du fascisme et plus généralement du totalitarisme mais aussi un certain consumérisme qui a profité de la révolution sexuelle pour transformer le corps en vulgaire marchandise. Les quatre notables (le juge, l’évèque, le président et le duc) représentent parfaitement les piliers d’une société, de droit ou non, qui est pervertie par l’abus de leurs pouvoirs sur la population (la totale liberté de jouir de leurs victimes en pouvant s’adonner à tous leurs fantasmes, y compris les plus tabous ou les plus sanglants). D’ailleurs, petite anecdote, l’évèque m’a toujours fait penser à Joseph Goebbels, le ministre de la propagande sous le IIIeme Reich avec son visage de rat et ses petits yeux enfoncés respirant la démence. Ces abus de pouvoirs ne sont plus ni moins que le fascisme dans toute son horreur. Mais Pasolini va encore plus loin. Finalement, le consumérisme et presque l’obligation de consommer pour exister ne sont-elles aussi une des nombreuses facettes du fascisme et de la dictature? Récemment, certains magazines féminins revenaient et remettaient en cause sur « Jouir à tout prix », là aussi, le sexe n’est plus au service du plaisir et (si j’ose dire) accessoirement de l’amour mais bien au service de devoir jouir, culpabilisant des centaines de femmes et d’hommes sur leurs performances au lit, ce qui, personnellement, me parait être une forme de dictature. Or, Pasolini ne voyait pas la révolution sexuelle dans une course à la compétence mais bien la possibilité de jouir sans entrave.

Chaque cercle de l’enfer de Pasolini est une métaphore de ces dictatures, le premier (je vais pas trop m’attarder dessus puisque je viens d’en parler) est la dénonciation de la jouissance égoïste et de l’individualisme. L’une des scènes qui m’a le plus marqué dans cette séquence est « l’apprentissage » de la jeune fille à « comment branler un mec » dans une situation qui l’humilie. Et c’est sans doute cela que les notables attendaient, plus la masturbation elle-même.

Ensuite, le célèbre « cercle de la merde », sans doute la séquence qui a le plus marquée puisqu’on s’attaque à un tabou profondément ancré, la coprophragie (à savoir manger des excréments). Là aussi, Pasolini tape là où ça fait mal puisque à travers ces scènes, il dénonce encore et toujours le consumérisme mais sur un point en particulier, celui d’une société de consommation sans distinction. On ne cherche plus la qualité (culturelle, sociale, sexuelle) mais toujours cette obligation de consommer, de satisfaire le moindre de ses désirs ou de ses frustrations.

Ensuite, le « cercle de sang » qui nous démontre que cette course à la satisfaction personnellement et égoiste mène inexorablement à une société qui considère le corps humain comme une simple matière première. Ce n’est pas sans nous rappeler évidemment la Shoah durant laquelle les personnes vouées à l’extermination devenaient des cobayes pour des expériences médicales démentielles ou leurs cendres servaient de revêtements de routes.

Salo est un film dont la violence monte crescendo pour finir sur une note extrêmement pessimiste. La scène finale de la lente et douloureuse mise à mort des adolescents est tellement insoutenable que Pasolini a pris le parti de mettre une distance entre le spectateur et la scène à travers les jumelles. Mais on peut y voir aussi une symbolique, celui de notre propre voyeurisme et par là, une acceptation de la violence. Presque 20ans auparavant, Pasolini a dénoncé la télé réalité et une mise en avant de l’intime sur la place publique qui a progressivement envahi nos écran et nos espaces visuels.

En conlusion, Salo est un film intemporel, presque prophétique et sans doute le genre de film qu’on ne reverra plus. Je m’avance un peu, mais la censure et la morale bien pensante ont peut être plus crié au loup en raison de ce que Salo dénonce plus que pour les images chocs. N’oublions pas que tout ce qui fait les piliers d’une société est foulé aux pieds, comme la scène de la parodie de mariage. Pasolini a frappé très fort à travers ce film et c’est pour moi une très grande oeuvre, un coup de génie, à voir absolument.

A réserver quand même à un public adulte.

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5 réflexions sur “Chronique film – Salò ou les 120 Journées de Sodome

  1. « Il est d’abord et avant tout une critique féroce du fascisme et plus généralement du totalitarisme mais aussi un certain consumérisme qui a profité de la révolution sexuelle pour transformer le corps en vulgaire marchandise. »
    Excellente chronique et analyse de ce film testament nihiliste, qu n’offre aucun espoir ni aucune illusion sur l’âme humaine. Je n’ai pas grand chose à rajouter puisque je rejoins totalement la critique

    • Merci pour le comm.
      En fait, il y aurait tellement de choses à dire sur cette oeuvre qui restera unique, il faudrait presque une analyse scène par scène qu’en me relisant, j’ai l’impression d’avoir oublié des trucs (notamment la scène du mariage, pleine de symboliques ou même la déchéance progressive des adolescents d’une manière globale).

  2. à gossipcoco: oui, bien sûr, un tel film mérite sans doute une analyse pour chacune de ses séquences, mais tu proposes une critique exhaustive et euphonique.

  3. Un film culte et un classique du cinéma. Ta chronique est d’ailleurs assez juste. Pasolini l’a dit lui même, à travers la république de Salò, il vise en réalité les sociétés néo*capitalistes modernes de son époque qui transforme les corps en objet. J’ai d’ailleurs rédigé une chronique qui se rapproche pas mal de la tienne au niveau de l’analyse.
    je rejoins d’ailleurs totalement ta phrase  » la censure et la morale bien pensante ont peut être plus crié au loup en raison de ce que Salo dénonce plus que pour les images chocs »

  4. à vince et gossipcoco: « la censure et la morale bien pensante ont peut être plus crié au loup en raison de ce que Salo dénonce plus que pour les images chocs »
    Tout à fait ! Notre nouvelle amie accumule les bons mots et les analyses pertinentes

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